L’élimination des filles avant leur naissance décline dans le monde, en particulier en Corée du Sud, en Chine, dans le Caucase, et dans une moindre mesure en Inde, mais ce phénomène reste encore très ancré.

Le monde compte 142,6 millions de femmes manquantes, des filles qui ont été éliminées avant leur naissance en raison d’une préférence culturelle pour les garçons.

Ce déficit mondial de femmes reste en grande partie concentré...

Le monde compte 142,6 millions de femmes manquantes, des filles qui ont été éliminées avant leur naissance en raison d’une préférence culturelle pour les garçons.

Ce déficit mondial de femmes reste en grande partie concentré chez les deux géants démographiques de l’Asie : pour moitié en Chine (72,3 millions de femmes manquantes) et pour moins d’un tiers en Inde (45,8 millions), rappelle le démographe Christophe Z. Guilmoto, de l’Institut de recherche pour le développement (IRD), en poste au Centre des sciences humaines de New Delhi. Après plusieurs décennies de sélection des naissances, l’Asie est ainsi devenue le continent le plus masculin au monde.

Le reste du déficit (24,5 millions de femmes) se répartit entre l’Europe du Sud-Est (Albanie, Arménie, Géorgie, Kosovo, Azerbaïdjan) – où il est apparu dans les années 1990 – et le Vietnam, le Népal, les diasporas indienne et chinoise d’Europe de l’Ouest et d’Amérique du Nord, ainsi que la diaspora albanaise d’Italie et de Grèce, où il a été observé après 2000.

En dépit de contextes socioculturels et religieux différents, la préférence pour les garçons repose partout sur une culture patriarcale et des modèles familiaux patrilinéaires, où seuls les fils perpétuent le nom, héritent du patrimoine familial et des terres, et prennent soin des parents âgés, quand le système de retraite est faible ou inexistant.

En Inde, seuls les fils peuvent également assurer les rites funéraires des parents et, en Chine, le culte des ancêtres.

A l’inverse, les filles sont partout jugées moins utiles à leur famille, puisqu’en se mariant, elles partent vivre dans leur belle-famille.

En Asie, l’infanticide des filles a été pratiqué durant des siècles, mais un tournant décisif s’est produit après 1970, avec l’arrivée de l’échographie – qui permet de connaître le sexe du fœtus – et la légalisation de l’avortement. De postnatale, l’élimination des filles est alors devenue prénatale, et elle s’est accélérée avec la diffusion rapide de ces techniques, notamment grâce à l’ouverture de nombreuses cliniques privées d’échographie, comme en Inde ou au Vietnam.

A ce contexte général s’ajoutent des facteurs spécifiques, qui ont localement accentué la préférence pour les garçons. En Inde, la dot reste ainsi le principal facteur de rejet des filles. Même interdite depuis 1961, elle demeure un pilier essentiel du mariage. Pour les parents de la mariée, les cadeaux offerts à la future belle-famille (argent, bijoux, voiture) représentent des dépenses très élevées.

Déclin en Chine et en Europe de l’Est

En Chine, c’est la politique de l’enfant unique, appliquée de 1979 à 2016, qui a incité de nombreux couples à s’assurer que leur seul enfant serait bien un garçon.

Enfin, dans plusieurs pays d’Europe de l’Est, la réduction des protections sociales (santé, emploi, logement) après l’effondrement de l’URSS a poussé les familles à privilégier la naissance de garçons, considérés comme de meilleurs soutiens familiaux, relève Christophe Z. Guilmoto.

La plupart des pays concernés ont interdit la sélection prénatale, mais concrètement, il reste difficile de contrôler ce qui se passe dans les cabinets médicaux. Or, la réduction générale du nombre d’enfants – l’indice synthétique de fécondité n’est plus que de 2 en Inde et au Népal, 1,2 en Chine, 1,4 en Albanie, 1,6 en Arménie, 1,7 en Azerbaïdjan ou 1,9 au Vietnam entretient l’envie des couples d’être sûrs d’avoir au moins un fils.

Le surplus de naissances masculines a commencé à stagner, voire à décliner

Et pourtant, la situation évolue. En Corée du Sud, le ratio à la naissance était en 1990 fortement déséquilibré – il avait atteint 116 garçons pour 100 filles, alors qu’il est normalement de 105 garçons pour 100 filles – mais il a stagné à 115 pour 100 durant quelques années, avant de descendre lentement, « pour redevenir normal depuis 2013 », rappelle Christophe Z. Guilmoto.

Plusieurs facteurs y ont contribué : l’indépendance économique des femmes a revalorisé leur statut, des traditions comme l’héritage patrilinéaire se sont affaiblies et un sévère contrôle des médecins est venu sanctionner l’avortement sélectif.

Ce retour à la normale ne s’est pour le moment produit qu’en Corée du Sud. Mais ailleurs aussi, le surplus de naissances masculines a commencé à stagner, voire à décliner, observe le chercheur.

En Chine, où il avait atteint le record mondial de 120 garçons pour 100 filles, il a baissé à 118 en 2010, puis à 111 en 2020, année où il a manqué 240 000 naissances de filles (4,2 % du total), précise-t-il.

La tendance est similaire en Azerbaïdjan, où entre 2001 et 2020, le surplus de naissances masculines a décliné de 117 à 114. Idem en Albanie (de 113 entre 2005-2010, il a baissé à 110 durant la dernière décennie), en Géorgie (114 en 1999-2004, puis 109 en 2020) et en Arménie (118 vers 2000, puis 110 en 2019).

En Inde, le déséquilibre ne connaît qu’« un tassement modeste », avec 110 garçons pour 100 filles en 2000 et 111 en 2016-2018, note Christophe Z. Guilmoto. Il y manque encore 680 000 naissances de filles chaque année (5,9 % du total), le chiffre le plus élevé au monde, en partie dû au fait que le pays enregistre le plus grand nombre de naissances annuelles de la planète.

Aujourd’hui, le surplus de naissances masculines n’est plus en hausse que « dans quelques pays ou régions isolées », comme au Népal, où il est apparu récemment. Mais il se stabilise au Vietnam, à 111,5 en 2019, après un niveau de 111-113 en 2014.

Christophe Z. Guilmoto considère donc qu’à terme, tous les pays concernés devraient revenir à la normale, après avoir effectué « un cycle complet » de hausse, de stagnation, puis de déclin des naissances masculines. « Cette poussée masculinisante est transitionnelle et disparaîtra partout au fur et à mesure », estime-t-il.

La durée de cette transition sera bien sûr variable selon les pays.

« On peut s’attendre à ce que ça baisse plus vite au Vietnam – qui est une société très homogène, comme l’est la Corée du Sud – qu’en Inde ou en Chine, des pays plus vastes, avec des cultures plus hétérogènes qui favorisent des comportements plus divers. Les changements prennent alors plus de temps », avance le chercheur.

Epuisement du sexisme

Reste que les raisons précises de ce retournement sont complexes à comprendre. « On peut le décrire, mais on n’a pas d’explications sur les changements de société » qui l’entraînent, rappelle Christophe Z. Guilmoto.

L’interdiction de la sélection prénatale, les campagnes publiques de sensibilisation, voire les incitations financières en faveur des naissances de filles, comme en Inde, ont-elles joué un rôle ? Faute d’évaluation réelle, rien ne permet de mesurer leur impact sur la baisse récente.

« En dépit de vrais efforts des gouvernements, comme au Vietnam, il n’y a pas eu d’effets mesurables. Et en Géorgie, le déséquilibre a baissé avant même que les pouvoirs publics n’en parlent », relève le chercheur.

Par ailleurs, « on peine à croire à un affaiblissement de la préférence pour les garçons » dans les pays concernés, « car il est ancré dans le système familial ».

Enfin, en Chine, la possibilité d’avoir aujourd’hui un deuxième enfant a-t-elle fait évoluer les mentalités ? « C’est peut-être partiellement vrai, mais ça avait commencé à baisser avant la fin de la politique de l’enfant unique », remarque-t-il.

Ce déclin relève donc de « dynamiques sociales qu’on évalue mal », résume-t-il.

Et d’avancer, peut-être, l’hypothèse d’« un épuisement du sexisme », quand après des décennies de surmasculinisation des naissances, « on réalise que ça produit une société instable, car il est plus difficile de marier les garçons. Mais c’est un cycle assez long, car il faut que ces conséquences aient le temps de se manifester ».

Qu’elles influent, ou non, sur les mentalités, les difficultés à marier les hommes commencent en tout cas à être visibles. La Chine compte 37 millions d’hommes de plus que de femmes, l’Inde 24 millions chez les 20-39 ans et 25 millions chez les moins de 19 ans selon l’ONU, et de tels écarts perturbent le marché du mariage.

Même si la sélection prénatale décline, elle s’inscrit dans une longue liste de pratiques sexistes

Dans le nord-est de l’Inde (Pendjab, Haryana, Rajasthan), où l’élimination des filles a été la plus marquée, le manque d’épouses oblige déjà certains hommes à chercher parmi les femmes de générations plus jeunes ou originaires d’autres régions ou pays.

Le marché du mariage devrait ainsi rester perturbé durant plusieurs décennies, le temps que les garçons qui continuent de naître en plus grand nombre arrivent à leur tour à l’âge de se marier. Les difficultés devraient même être accentuées par la baisse actuelle du nombre de naissances, car « à terme, elle réduira encore le nombre d’épouses disponibles. Des dizaines de millions d’hommes devraient donc rester célibataires », affirme Christophe Z. Guilmoto.

Ce sera surtout le cas « des plus défavorisés », car en Inde, par exemple, « sur un marché du mariage très compétitif », où chacun recherche le conjoint au meilleur statut social possible, « les hommes moins aisés et moins éduqués auront peu de chances », explique-t-il. Et pour eux, ce célibat forcé se traduira par un déclassement social :

« Ils seront vus comme des prédateurs sexuels potentiels et auront un statut inférieur, car leur branche familiale sera éteinte. »

Les décennies à venir montreront à quel rythme l’équilibre des naissances pourra se rétablir en Chine, en Inde et dans les autres pays concernés. En attendant, il ne sera pas inutile d’y agir, comme ailleurs autour du globe, pour revaloriser l’image des filles, ainsi que le statut social des femmes, un élément qui a fait ses preuves en Corée du Sud.

Car même si la sélection prénatale décline, elle s’inscrit dans une longue liste de pratiques sexistes – harcèlement et violences sexuelles, mariages précoces, discriminations dans l’héritage, infériorité des salaires et des postes professionnels – qui persistent partout dans le monde. Pour les femmes, l’égalité avec les hommes reste encore un rêve lointain.

QOSHE - L’élimination prénatale des filles recule - Bénédicte Manier
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L’élimination prénatale des filles recule

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07.09.2023

L’élimination des filles avant leur naissance décline dans le monde, en particulier en Corée du Sud, en Chine, dans le Caucase, et dans une moindre mesure en Inde, mais ce phénomène reste encore très ancré.

Le monde compte 142,6 millions de femmes manquantes, des filles qui ont été éliminées avant leur naissance en raison d’une préférence culturelle pour les garçons.

Ce déficit mondial de femmes reste en grande partie concentré...

Le monde compte 142,6 millions de femmes manquantes, des filles qui ont été éliminées avant leur naissance en raison d’une préférence culturelle pour les garçons.

Ce déficit mondial de femmes reste en grande partie concentré chez les deux géants démographiques de l’Asie : pour moitié en Chine (72,3 millions de femmes manquantes) et pour moins d’un tiers en Inde (45,8 millions), rappelle le démographe Christophe Z. Guilmoto, de l’Institut de recherche pour le développement (IRD), en poste au Centre des sciences humaines de New Delhi. Après plusieurs décennies de sélection des naissances, l’Asie est ainsi devenue le continent le plus masculin au monde.

Le reste du déficit (24,5 millions de femmes) se répartit entre l’Europe du Sud-Est (Albanie, Arménie, Géorgie, Kosovo, Azerbaïdjan) – où il est apparu dans les années 1990 – et le Vietnam, le Népal, les diasporas indienne et chinoise d’Europe de l’Ouest et d’Amérique du Nord, ainsi que la diaspora albanaise d’Italie et de Grèce, où il a été observé après 2000.

En dépit de contextes socioculturels et religieux différents, la préférence pour les garçons repose partout sur une culture patriarcale et des modèles familiaux patrilinéaires, où seuls les fils perpétuent le nom, héritent du patrimoine familial et des terres, et prennent soin des parents âgés, quand le système de retraite est faible ou inexistant.

En Inde, seuls les fils peuvent également assurer les rites funéraires des parents et, en Chine, le culte des ancêtres.

A l’inverse, les filles sont partout jugées moins utiles à leur famille, puisqu’en se mariant, elles partent vivre dans leur belle-famille.

En Asie, l’infanticide des filles a été pratiqué durant des siècles, mais un tournant décisif s’est produit après 1970, avec l’arrivée de l’échographie – qui permet de connaître le sexe du fœtus – et la légalisation de l’avortement. De postnatale, l’élimination des filles est alors devenue prénatale, et elle s’est accélérée avec la diffusion rapide de ces techniques, notamment grâce à l’ouverture de nombreuses cliniques privées d’échographie, comme en Inde ou au Vietnam.

A ce contexte général s’ajoutent des facteurs spécifiques, qui ont localement accentué la préférence pour les garçons.........

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