Pour retarder la transition climatique, les financiers pointent souvent le risque d’échouage de leurs actifs mais le coût associé à cette dévaluation est principalement porté par les plus aisés.

Le monde de la finance a un argument bien rodé pour retarder la transition écologique : « Malheureux, vous allez créer des actifs échoués ! » crie-t-il à tous ceux qui pressent le pas vers un monde plus vert.

Actifs échoués ? Kézako ? Nous l’avions expliqué en bande dessinée : les financiers utilisent ce terme pour désigner les titres d’entreprises qui perdent brutalement de la valeur suite à l’introduction d’une nouvelle norme, ou d’une innovation venant coiffer toutes les technologies précédentes...

Le monde de la finance a un argument bien rodé pour retarder la transition écologique : « Malheureux, vous allez créer des actifs échoués ! » crie-t-il à tous ceux qui pressent le pas vers un monde plus vert.

Actifs échoués ? Kézako ? Nous l’avions expliqué en bande dessinée : les financiers utilisent ce terme pour désigner les titres d’entreprises qui perdent brutalement de la valeur suite à l’introduction d’une nouvelle norme, ou d’une innovation venant coiffer toutes les technologies précédentes au poteau, les rendant illico obsolètes.

Avec la transition écologique, évidemment, les risques d’échouage se multiplient. Le think tank Carbon tracker initiative a évalué à 1000 milliards de dollars la valeur des actifs liés aux secteurs pétro-gaziers dont la valeur risque de s’effondrer plus ou moins rapidement selon la vigueur de l’action climatique mise en place pour décarboner nos économies. Les montants en jeu sont donc considérables.

C’est pourquoi, afin de préserver ses portefeuilles, le monde financier agite auprès des petits épargnants, de ceux qui dépendent d’un fonds de pensions pour leur retraite (comme souvent aux Etats-Unis) et des gouvernements l’épouvantail d’une crise majeure en cas de transition trop brutale.

Même les régulateurs ont du mal à s’extraire de cette logique qui se focalise sur la minimisation des risques pour la finance plutôt que sur ceux liés à la survie de l’humanité, comme l’expliquait l’économiste Jézabel Couppey-Soubeyran dans une tribune publiée début juillet dans Le Monde.

Les 1 % les plus riches

En réalité, il n’y a pas lieu de s’inquiéter, montre une étude récente menée plusieurs chercheurs, dont l’économiste Lucas Chancel, et publiée par le laboratoire sur les inégalités mondiales (WID). La raison ? Ces actifs échoués sont détenus en immense majorité par les 9 %, voire les 1 % les plus riches de la population. Aux Etats-Unis, la moitié la plus pauvre de la population ne détient par exemple que 3,5 % des actifs considérés comme échoués. Le même constat vaut en Europe.

De plus, ces pertes attendues restent très faibles en proportion des revenus des plus riches, ces derniers disposant de fortunes colossales pouvant leur servir d’amortisseur. Leurs pertes ne représenteraient ainsi pas plus que de 2 % de leur richesse totale.

Ces ultra-riches ne sont toutefois pas les seuls exposés.

« Les groupes moins nantis, en particulier aux Etats-Unis et au Royaume-Uni pourraient se retrouver davantage exposés à des risques de faillite personnelle et subir des réductions de versements de la part de leurs régimes de retraite », expliquent les coauteurs et coautrices de l’étude.

Ces derniers s’empressent toutefois de souligner que, comme ces pertes sont moins importantes en montants absolus, elles sont aussi plus faciles à compenser par les pouvoirs publics. Le coût de compensation des actifs échoués pour les 50 % les moins aisés s’élève à 9 milliards de dollars en Europe et 12 milliards aux Etats-Unis. C’est « moins que le récent sauvetage par l’Allemagne de la multinationale énergétique Uniper, pour 15 milliards de dollars », comparent les économistes.

Compensable par les pouvoirs publics

Trois options de financement sont listées dans l’étude, plus ou moins adaptées à chaque situation nationale en fonction de ce qui y a déjà été mis en place ou non. Des économies pourraient par exemple être faites en se retirant du Traité sur la charte de l’énergie, qui permet aux multinationales d’attaquer en justice les Etats qui mettent en place des mesures climatiques nuisibles à leur business.

Les chercheurs suggèrent également l’introduction d’« une modeste taxe progressive sur la fortune des 0,005 % de la population la plus riche » et la mise en place, aux Etats-Unis notamment, d’une taxe carbone équivalente 13 dollars la tonne de CO2. Moins d’un cinquième de ce qu’elle produirait suffirait, calculent les auteurs, à compenser les pertes liées à l’échouage des actifs de la moitié de la population la plus précaire. Le reste pourrait être utilisé pour corriger les effets éventuellement anti-redistributifs de la mise en place d’une telle taxe.

En résumé, les plus riches portent l’essentiel des coûts associés à la dévaluation des actifs financiers fossiles et ont de quoi absorber ces pertes. Pour les autres, les coûts sont plus importants en proportion de leurs revenus mais facilement compensables par les pouvoirs publics.

Retarder la transition climatique risque de rendre difficilement gérable la question des actifs échoués

Un bémol cependant à ce résultat : la non-prise en compte les effets macroéconomiques du phénomène, c’est-à-dire les risques de répercussions en cascade qui peuvent s’opérer lorsqu’une banque ou un acteur financier majeur se retrouvent chahutés.

Pour limiter ces effets, il revient au secteur financier d’accélérer sa transition. Car c’est justement le fait de la retarder qui risque de rendre difficilement gérable la question des actifs échoués. Autrement dit, le monde financier ne subit pas les coûts des politiques climatiques, mais de son aveuglement. Aveuglement que les Etats, lorsqu’ils n’affirment pas de cap clair de transition, encouragent.

« Si les gouvernements annonçaient leur ferme résolution d’atteindre leurs objectifs ambitieux, cela alignerait les attentes et conduirait à moins d’impacts macroéconomiques », résume Gregor Semieniuk, l’un des coauteurs de l’étude, laissant penser que même en prenant en compte ces effets globaux la conclusion ne serait pas si différente.

« Les gouvernements des pays à revenu élevé devraient prendre des mesures audacieuses pour le climat. La perspective d’un échouage massif d’actifs, et de ses impacts potentiels sur les propriétaires de capitaux des classes inférieures et moyennes, n’est pas un argument suffisant pour les dissuader d’agir. »

QOSHE - Transition écologique : les actifs échoués, un risque... pour les ultra riches - Aude Martin
menu_open
Columnists Actual . Favourites . Archive
We use cookies to provide some features and experiences in QOSHE

More information  .  Close
Aa Aa Aa
- A +

Transition écologique : les actifs échoués, un risque... pour les ultra riches

10 11
25.08.2023

Pour retarder la transition climatique, les financiers pointent souvent le risque d’échouage de leurs actifs mais le coût associé à cette dévaluation est principalement porté par les plus aisés.

Le monde de la finance a un argument bien rodé pour retarder la transition écologique : « Malheureux, vous allez créer des actifs échoués ! » crie-t-il à tous ceux qui pressent le pas vers un monde plus vert.

Actifs échoués ? Kézako ? Nous l’avions expliqué en bande dessinée : les financiers utilisent ce terme pour désigner les titres d’entreprises qui perdent brutalement de la valeur suite à l’introduction d’une nouvelle norme, ou d’une innovation venant coiffer toutes les technologies précédentes...

Le monde de la finance a un argument bien rodé pour retarder la transition écologique : « Malheureux, vous allez créer des actifs échoués ! » crie-t-il à tous ceux qui pressent le pas vers un monde plus vert.

Actifs échoués ? Kézako ? Nous l’avions expliqué en bande dessinée : les financiers utilisent ce terme pour désigner les titres d’entreprises qui perdent brutalement de la valeur suite à l’introduction d’une nouvelle norme, ou d’une innovation venant coiffer toutes les technologies précédentes au poteau, les rendant illico obsolètes.

Avec la transition écologique, évidemment, les risques d’échouage se multiplient. Le think tank Carbon tracker initiative a évalué à 1000 milliards de dollars la valeur des actifs liés aux secteurs pétro-gaziers dont la valeur risque de s’effondrer plus ou moins rapidement selon la vigueur de l’action climatique mise en place pour décarboner nos économies. Les........

© Alternatives Économiques


Get it on Google Play