Pour juguler la hausse des prix, la BCE a opté pour une stratégie agressive, mais ce choix est contesté car il pourrait avoir un impact négatif sur l’activité.

Et si le combat était enfin gagné ? Car l’inflation baisse, cela ne fait plus aucun doute. Les prix n’ont augmenté en juillet que de 4,3 % par rapport à juillet 2022, indique l’Insee, alors que l’augmentation sur un an était encore de quasiment 6 % en avril. C’est une bonne nouvelle, mais il est encore bien trop tôt pour crier définitivement victoire.

D’abord, parce qu’une baisse de l’inflation, qui mesure l’évolution des prix sur une année, signifie certes une croissance moins rapide des prix, mais une croissance continue tout de même...

Et si le combat était enfin gagné ? Car l’inflation baisse, cela ne fait plus aucun doute. Les prix n’ont augmenté en juillet que de 4,3 % par rapport à juillet 2022, indique l’Insee, alors que l’augmentation sur un an était encore de quasiment 6 % en avril. C’est une bonne nouvelle, mais il est encore bien trop tôt pour crier définitivement victoire.

D’abord, parce qu’une baisse de l’inflation, qui mesure l’évolution des prix sur une année, signifie certes une croissance moins rapide des prix, mais une croissance continue tout de même. Dans l’ensemble, les prix en juillet 2023 sont toujours 12 % plus élevés qu’en janvier 2020. Ensuite, cette décrue de l’inflation comporte de nombreux risques.

La banque centrale européenne (BCE) voit dans cette perte de vitesse le résultat de sa politique de hausse de taux entamée il y a un peu plus d’un an. Fin juillet dernier, elle a remonté pour la neuvième fois son principal taux directeur de 0,25 point de pourcentage pour le porter à 4,25 %, après l’avoir maintenu à 0 entre 2016 et 2022.

La stratégie de la BCE en question

Le changement est net et cette stratégie a, en effet, d’ores et déjà des conséquences directes sur le coût du crédit. Notamment des crédits immobiliers qui représentent l’immense majorité des crédits souscrits par les ménages français (87 %, contre 13 % pour les crédits à la consommation). En juillet, dans l’Hexagone, le taux d’intérêt moyen des nouveaux crédits immobiliers s’élevait à 3,05 % (hors frais et assurance), contre 2,36 % en février.

Les volumes de nouveaux crédits baissent eux aussi. « La production de crédits se situe toujours à un niveau supérieur à celui qui prévalait avant la période de taux exceptionnellement bas », précisent toutefois les Notaires de France1. 12 milliards de nouveaux crédits ont été accordés en juillet, contre 15 milliards en décembre et moins de 8 milliards en moyenne par mois sur la période 2012-2014.

Du côté de l’investissement des entreprises, l’effet de la hausse des taux ne se fait pas encore pleinement sentir. La croissance des crédits ralentit, certes, mais reste significative(+ 4,4 % en juillet, après + 5,7 % en avril). « Les décisions d’investissement sont prises sur le long terme. Il n’est donc pas étonnant que la transmission de la politique monétaire se fasse moins vite que du côté des ménages, explique Eric Dor, économiste à l’Ieseg. Ce sera un point à surveiller dans les prochains moins. » D’autant que l’Insee constate dès à présent une baisse de l’investissement dans les services immobiliers et dans la construction.

Certains entrevoient un risque que la remontée des taux des crédits aux entreprises en dissuade une partie de réaliser certains investissements, y compris liés à la transition climatique

Pour l’instant, « c’est la croissance des crédits de trésorerie à court terme qui diminue, tandis que les crédits pour des besoins d’équipement progressent à un rythme stable, détaille Véronique Janod, économiste chez Natixis, qui anticipe une résistance de l’investissement dans les prochains mois, pour deux raisons. La course de vitesse à mener sur la transition climatique demande des investissements aux entreprises, qui bénéficient par ailleurs des plans de relance gouvernementaux mis en œuvre après la pandémie. »

D’autres entrevoient à l’inverse un risque que la remontée des taux des crédits aux entreprises en dissuade une partie de réaliser certains investissements, y compris liés à la transition climatique. Et ce, alors qu’il nous faut trouver chaque année pas moins de 66 milliards d’euros pour réaliser nos objectifs de décarbonation, dont la moitié devra être apportée par le secteur privé, a récemment chiffré un rapport de Jean Pisani-Ferry et Selma Mahfouz.

Pour éviter un tel effet adverse, l’ONG Positive Money propose notamment à la BCE de différencier sa politique de taux pour prêter de l’argent moins cher aux banques qui fourniraient ensuite des crédits pour des activités « vertes » à des entreprises ou des ménages, par exemple pour une rénovation énergétique.

Autre critique : l’institution est désormais accusée d’en faire trop face à l’inflation, au risque de mettre à l’arrêt les économies européennes. Surtout que la BCE incite fortement les Etats à suivre sa stratégie en réduisant leurs dépenses. « Les pouvoirs publics devraient retirer rapidement (...) les mesures de soutien [liées à la crise énergétique, NDLR]. Cela est essentiel pour éviter d’accentuer les pressions inflationnistes à moyen terme, qui exigeraient sinon une réponse de politique monétaire plus forte », a averti Christine Lagarde, la présidente de la BCE.

Une maîtrise relative

Le jeu en vaut-il la chandelle ? Toutes les stratégies sont-elles bonnes pour éradiquer l’inflation ? En clair, faut-il risquer de faire caler l’activité pour la réduire ? Rien n’est moins sûr, d’autant qu’il existe un débat pour savoir dans quelle mesure la diminution de l’inflation tient véritablement à l’action de la BCE ou à d’autres facteurs extérieurs, comme la baisse des prix de l’énergie.

« Depuis le début, il y a un doute sur la pertinence de remonter les taux d’intérêt pour faire face à une inflation née d’une désorganisation des chaînes de production internationales et d’une crise énergétique », note François Geerolf, économiste à l’OFCE et professeur d’économie à Sciences Po.

Le mandat de la BCE est de veiller à la stabilité des prix. Pour autant, face à l’inflation, elle est loin d’être toute-puissante. Par exemple, si les pays de l’Opep + s’entêtent à diminuer volontairement leur production d’or noir pour soutenir les cours, la réponse ne sera pas à trouver du côté de la BCE. « Le non-renouvellement par la Russie de l’accord sur l’exportation de céréales en mer Noire pourrait relancer l’inflation alimentaire », estime Eric Dor.

Fragile, la baisse de l’inflation est donc tributaire de facteurs géopolitiques, qui menacent de faire plonger le pouvoir d’achat des ménages et leur consommation encore davantage. La consommation alimentaire, notamment, « a diminué en France de presque 10 % depuis début 2022. C’est du jamais vu depuis 1980 », décrit François Geerolf.

« Il est rare de voir la consommation, principal moteur de l’activité en France, s’enrayer autant. Cela risque d’avoir un effet récessif très fort », insiste Véronique Janod.

La consommation représente en effet un peu plus de 50 % du produit intérieur brut (PIB) français, contre 25 % pour l’investissement.

Pas de boucle prix-salaires

Le seul signal positif concerne les salaires puisque pour la première fois, au second trimestre 2023, le rythme de progression annuel des rémunérations a dépassé celui de l’inflation. Mais la prudence reste de mise. « Depuis quelques mois, les salaires et les prix font une course de vitesse, observe François Geerolf. Jusqu’ici les prix couraient plus vite que les salaires, qui ont donc accumulé un certain retard. Pour compenser ce retard, il faudrait que les salaires devancent l’inflation pendant un certain temps. »

Renoncer à brider les salaires est un impératif pour éviter que l’économie française ne tombe en récession, avec son lot associé de destructions d’emplois

Pour l’instant, les salaires de base (hors primes) restent 2,8 % en deçà de leur niveau de début 2021, calcule Eric Dor. « Nous sommes loin d’avoir basculé dans un régime où les salaires empêchent la baisse de l’inflation. D’une part, il faut attendre que les salaires aient rattrapé tout leur retard. D’autre part, si cela finit par se produire, la hausse des salaires ne sera inflationniste que si elle est supérieure à l’évolution de la productivité », anticipe l’économiste.

En effet, si les salaires augmentent moins que la productivité des salariés, le coût par unité produite pour les employeurs sera plus faible. Les experts économiques étant perplexes face au « mystère » actuel de l’évolution de la productivité, il est difficile encore de se prononcer sur ce point. « Si les entreprises voient leurs autres coûts, énergétiques notamment, diminuer et/ou si elles acceptent de rogner en partie sur leurs marges qui ont augmenté ces derniers mois, il n’est pas dit que toutes les hausses de salaires se transmettent aux prix », ajoute Véronique Janod.

« La crainte d’une boucle prix-salaires héritée des années 1980 n’a plus lieu d’être, car les salaires ne sont plus indexés sur l’inflation », rappelle aussi François Geerolf, qui l’assure : « Sans forcément réindexer tous les salaires sur l’inflation, on pourrait a minima arrêter de dissuader les entreprises d’augmenter les rémunérations. »

Mais le projet de loi sur le partage de la valeur examiné par les députés au printemps vise justement à répondre à l’inflation via des primes plutôt que des hausses de salaires stricto sensu, alors que celles-ci sont inégalitaires et bénéficient surtout aux salariés des grandes entreprises qui sont déjà les mieux payés2.

Renoncer à brider les salaires est un impératif pour éviter que l’économie française ne tombe en récession, avec son lot associé de destructions d’emplois. Car si la France peut encore s’enorgueillir d’afficher une croissance positive, cette dernière est de plus en plus fragile. Elle repose depuis fin 2022 sur une réduction de notre déficit extérieur3, qui demeure toutefois nettement dans le rouge, et doit beaucoup à un dynamisme conjoncturel de nos exportations, dopées par des livraisons d’Airbus et la sortie d’un navire de croisière des chantiers de Saint-Nazaire fin mai.

Un risque de récession

La France n’en reste pas moins menacée par un ralentissement trop fort de la demande interne (consommation et investissement). « On considère qu’on ne peut éradiquer l’inflation qu’en provoquant une récession, regrette Eric Dor. C’est brutal et archaïque. » Et en creux, cela suppose que les coûts associés à une récession sont moindres que ceux induits par l’inflation actuelle. Mais rien ne le garantit. D’autant qu’il existe des solutions plus coopératives que celle suivie actuellement pour gérer les situations d’inflation.

« Elles peuvent prendre la forme de discussions tripartites entre l’Etat, les représentants du patronat et des syndicats, explique Eric Dor. Autour de la table, pourrait se négocier un partage équitable des coûts de l’inflation, entre les salaires et les marges notamment. »

« Dans la lutte contre l’inflation, franchir la dernière marche, par exemple descendre rapidement de 4 % à 2 %, risque de nécessiter un ralentissement substantiel de l’activité », a prévenu début juillet Olivier Blanchard, ancien économiste en chef du Fonds monétaire international, qui plaide, du coup, pour relever la cible d’inflation des banques centrales à 3 % au lieu de 2 % afin de les autoriser à mener une politique moins agressive. Les ménages les plus précaires et certaines entreprises ont un besoin urgent que l’inflation reflue, et qu’à terme les prix baissent. Mais attention à ce que les inconvénients du remède ne viennent pas excéder ses bénéfices.

QOSHE - L’inflation baisse, mais à quel prix ? - Aude Martin
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L’inflation baisse, mais à quel prix ?

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28.08.2023

Pour juguler la hausse des prix, la BCE a opté pour une stratégie agressive, mais ce choix est contesté car il pourrait avoir un impact négatif sur l’activité.

Et si le combat était enfin gagné ? Car l’inflation baisse, cela ne fait plus aucun doute. Les prix n’ont augmenté en juillet que de 4,3 % par rapport à juillet 2022, indique l’Insee, alors que l’augmentation sur un an était encore de quasiment 6 % en avril. C’est une bonne nouvelle, mais il est encore bien trop tôt pour crier définitivement victoire.

D’abord, parce qu’une baisse de l’inflation, qui mesure l’évolution des prix sur une année, signifie certes une croissance moins rapide des prix, mais une croissance continue tout de même...

Et si le combat était enfin gagné ? Car l’inflation baisse, cela ne fait plus aucun doute. Les prix n’ont augmenté en juillet que de 4,3 % par rapport à juillet 2022, indique l’Insee, alors que l’augmentation sur un an était encore de quasiment 6 % en avril. C’est une bonne nouvelle, mais il est encore bien trop tôt pour crier définitivement victoire.

D’abord, parce qu’une baisse de l’inflation, qui mesure l’évolution des prix sur une année, signifie certes une croissance moins rapide des prix, mais une croissance continue tout de même. Dans l’ensemble, les prix en juillet 2023 sont toujours 12 % plus élevés qu’en janvier 2020. Ensuite, cette décrue de l’inflation comporte de nombreux risques.

La banque centrale européenne (BCE) voit dans cette perte de vitesse le résultat de sa politique de hausse de taux entamée il y a un peu plus d’un an. Fin juillet dernier, elle a remonté pour la neuvième fois son principal taux directeur de 0,25 point de pourcentage pour le porter à 4,25 %, après l’avoir maintenu à 0 entre 2016 et 2022.

La stratégie de la BCE en question

Le changement est net et cette stratégie a, en effet, d’ores et déjà des conséquences directes sur le coût du crédit. Notamment des crédits immobiliers qui représentent l’immense majorité des crédits souscrits par les ménages français (87 %, contre 13 % pour les crédits à la consommation). En juillet, dans l’Hexagone, le taux d’intérêt moyen des nouveaux crédits immobiliers s’élevait à 3,05 % (hors frais et assurance), contre 2,36 % en février.

Les volumes de nouveaux crédits baissent eux aussi. « La production de crédits se situe toujours à un niveau supérieur à celui qui prévalait avant la période de taux exceptionnellement bas », précisent toutefois les Notaires de France1. 12 milliards de nouveaux crédits ont été accordés en juillet, contre 15 milliards en décembre et moins de 8 milliards en moyenne par mois sur la période 2012-2014.

Du côté de l’investissement des entreprises, l’effet de la hausse des taux ne se fait pas encore pleinement sentir. La croissance des crédits ralentit, certes, mais reste significative( 4,4 % en juillet, après 5,7 % en avril). « Les décisions d’investissement sont prises sur le long terme. Il n’est donc........

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