Réservé aux ménages modestes, le livret d’épargne populaire (LEP) est le seul à proposer un taux de rémunération indexé sur l’inflation. Mais près de la moitié des ménages éligibles n’y ont pas recours.

Les Français continuent de remplir leur bas de laine. Et dans ce contexte, les livrets d’épargne réglementés (Livret A, Livret de développement durable et solidaire, Livret d’épargne populaire), dont la rémunération va croissant avec l’inflation, connaissent un regain d’intérêt. C’est le cas tout particulièrement du livret d’épargne populaire (LEP), dont les encours sont passés de 38 à 58 milliards d’euros entre début 2021 et mi-2023.

Accessible aux plus modestes sous conditions de ressources, il est le seul à protéger complètement l’épargne face à l’inflation car son taux de rémunération est indexé sur l’inflation. Les banques sont en effet contraintes par la puissance publique à le rémunérer à cette hauteur. Mais ce livret connaît encore un non-recours important, de l’ordre de 46 % au dernier pointage de la Banque de France.

« Ce livret, créé en 1982 dans un contexte de forte inflation et de perte du pouvoir d’achat, a été jusqu’à présent peu étudié comme outil au service de l’épargne populaire, le livret A restant le produit phare des Français », constatent en effet les économistes de l’institution.

Pour comprendre ce qui est en train de changer, il faut remonter en 2020. Alors que le taux d’épargne des ménages oscillait autour de 15 % depuis le début des années 1990, il a grimpé en flèche au début de la pandémie, pour atteindre 21 % début 2020. Confinés, les particuliers – du moins les plus aisés – ont en effet réduit leur consommation et épargné davantage.

Boom du LEP

Le taux d’épargne des ménages a baissé depuis, mais n’est jamais revenu à son niveau d’avant-Covid. « Bien au contraire, le taux d’épargne est reparti à la hausse depuis la mi-2022 », indique l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) dans une note parue mi-octobre. Ce surcroît d’épargne est encore le fait des plus riches, en raison notamment de la progression de la rémunération du capital (dividendes, intérêts) sur la période et de la suppression de la taxe d’habitation pour les 20 % des ménages les plus fortunés entre 2021 et 2023, qui leur a permis d’augmenter leur niveau d’épargne, listent les auteurs.

L’inflation rebat aussi les cartes pour l’ensemble des épargnants. La décennie de taux faibles que nous avons connue depuis la crise financière de 2008 avait réduit l’intérêt de placer son épargne sur des livrets d’épargne rémunérés, mais l’inflation est venue augmenter fortement leur intérêt au détriment des comptes courants. Résultat, en 2022, les sommes versées sur les comptes courants ont été inférieures de 73 % à celles de 2021, tandis que les montants versés sur les dépôts rémunérés ont dans le même temps augmenté de 34 %.

« Pendant la crise sanitaire, une partie des ménages a accumulé un surplus d’épargne important, laissé pour une large part sur les comptes courants, faute d’alternative plus attractive, rappelle l’Observatoire de l’épargne réglementée dans son rapport annuel paru cet été. Ce surplus était donc disponible et facilement transférable, ce qui explique que le flux de dépôts à vue soit devenu négatif début 2023, phénomène rare qui ne s’est produit qu’une seule autre fois depuis 2010. »

Dans ce cadre, le livret d’épargne populaire, accessible aux ménages modestes sous conditions de ressources – 21 393 euros de revenu net fiscal pour une personne seule, 44 249 euros pour un couple avec deux enfants, pour ne citer que quelques exemples – connaît un véritable boom, et a franchi la barre des 10 millions de comptes au mois d’août.

Et ce pour plusieurs raisons. Il est d’abord le seul produit d’épargne dont le taux de rémunération est indexé sur l’inflation, ce qui devient intéressant lorsque les prix grimpent. En l’occurrence, le taux de rémunération du LEP a grimpé jusqu’à 6,10 % en début d’année. Il est redescendu légèrement en août avec le reflux de l’inflation, mais se maintient encore à 6 %, bien loin désormais des 3 % du livret A ou du LDDS qui sont figés jusqu’à début 2025.

Campagnes de promotion

Par ailleurs, pour tenter de diminuer un non-recours élevé, des mesures ont été prises depuis 2019 par le ministère de l’Economie et des finances.

« Au départ, il fallait prouver chaque année que l’on avait le droit de conserver son LEP, rappelle Philippe Crevel, directeur du Cercle de l’épargne. Depuis 2021, les données sont transmises automatiquement aux banques par l’administration fiscale, ce qui réduit le coût de gestion de ce livret et incite les banques à le mettre davantage en avant ce produit malgré sa faible rentabilité. »

Par ailleurs, explique l’Observatoire de l’épargne réglementée, l’administration a mené plusieurs campagnes de promotion en 2022 et 2023 en adressant un mail à tous les contribuables éligibles au LEP pour les en informer.

« La communication numérique des grands réseaux bancaires s’améliore aussi progressivement, même si des efforts peuvent encore être poursuivis, le livret A étant en général plus valorisé et plus visible que le LEP », insiste la Banque de France dans une récente note sur la percée historique du LEP. « Bercy continue de mettre la pression sur les établissements », conclut Philippe Crevel.

En effet, seuls 54 % des 18 millions de Français majeurs éligibles au LEP en détiennent un, ce qui constitue un taux de non-recours encore important. S’explique-t-il par l’absence d’épargne des personnes concernées ? En partie. Le taux de détention d’un LEP pour les 10 % les plus pauvres de la population s’élève ainsi à seulement 10 %, bien en deçà des pourcentages observés pour le second ou le troisième décile.

Pour les ménages en situation de fragilité financière1, « le taux de détention progresse (5,1 % en 2022, contre 3,1 en 2018) mais reste faible, ce qui s’explique par le fait que cette clientèle épargne difficilement », confirme l’Observatoire de l’épargne réglementée.

De 7 700 à 10 000 euros

« Le non recours au LEP ne concerne pas que des personnes qui n’ont pas d’épargne », ajoute toutefois Philippe Crevel. Preuve en est : « 80 % des Français ont un livret A. Et moins d’une personne sur deux a ouvert le LEP auquel il a le droit. Des détenteurs de livret A, disposant a priori d’un peu d’épargne, sont donc éligibles au LEP », calcule-t-il.

En clair, même s’il y a nécessairement une limite au potentiel de diffusion de ce livret qui tient à la moindre capacité d’épargne des ménages les plus modestes, une communication ciblée pourrait augmenter le taux de détention de certaines catégories sociodémographiques, en particulier des plus jeunes, estime la Banque de France, qui note pour l’instant une surreprésentation des personnes âgées parmi les détenteurs de LEP.

Moins d’une personne sur deux a ouvert le LEP auquel il a le droit

La collecte des LEP devrait encore augmenter dans les prochains mois, notamment parce que le plafond du LEP a été relevé pour la première fois depuis 2002, et porté début octobre par Bercy à 10 000 euros au lieu de 7 700 euros jusqu’ici. « Ce rehaussement constitue une mesure supplémentaire en faveur du pouvoir d’achat des ménages aux revenus modestes », s’est félicité le ministère.

Plus largement, la conjoncture économique devrait inciter ceux qui en ont les moyens à continuer à mettre de côté, pour pallier notamment les effets induits par les réformes de l’assurance chômage et des retraites sur les budgets des ménages, explique l’OFCE, qui anticipe pour cette raison la poursuite des comportements d’épargne de précaution malgré « un taux de chômage relativement bas au regard des évolutions historiques ».

QOSHE - Bouclier contre l’inflation, le livret d’épargne populaire reste sous-utilisé - Aude Martin
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Bouclier contre l’inflation, le livret d’épargne populaire reste sous-utilisé

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09.11.2023

Réservé aux ménages modestes, le livret d’épargne populaire (LEP) est le seul à proposer un taux de rémunération indexé sur l’inflation. Mais près de la moitié des ménages éligibles n’y ont pas recours.

Les Français continuent de remplir leur bas de laine. Et dans ce contexte, les livrets d’épargne réglementés (Livret A, Livret de développement durable et solidaire, Livret d’épargne populaire), dont la rémunération va croissant avec l’inflation, connaissent un regain d’intérêt. C’est le cas tout particulièrement du livret d’épargne populaire (LEP), dont les encours sont passés de 38 à 58 milliards d’euros entre début 2021 et mi-2023.

Accessible aux plus modestes sous conditions de ressources, il est le seul à protéger complètement l’épargne face à l’inflation car son taux de rémunération est indexé sur l’inflation. Les banques sont en effet contraintes par la puissance publique à le rémunérer à cette hauteur. Mais ce livret connaît encore un non-recours important, de l’ordre de 46 % au dernier pointage de la Banque de France.

« Ce livret, créé en 1982 dans un contexte de forte inflation et de perte du pouvoir d’achat, a été jusqu’à présent peu étudié comme outil au service de l’épargne populaire, le livret A restant le produit phare des Français », constatent en effet les économistes de l’institution.

Pour comprendre ce qui est en train de changer, il faut remonter en 2020. Alors que le taux d’épargne des ménages oscillait autour de 15 % depuis le début des années 1990, il a grimpé en flèche au début de la pandémie, pour atteindre 21 % début 2020. Confinés, les particuliers – du moins les plus aisés – ont en effet réduit leur consommation et épargné davantage.

Boom du LEP

Le taux d’épargne des ménages a baissé depuis, mais n’est jamais revenu à son niveau d’avant-Covid. « Bien au contraire, le taux d’épargne est reparti à la hausse depuis la mi-2022 », indique l’Observatoire français des........

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