Au cœur des débats qui animent la course à l’élection présidentielle du 22 octobre, la situation économique du pays fait ressurgir le spectre d’une crise sociale majeure. Et pourrait bénéficier à un candidat d’extrême droite.

L’Argentine, en pleine crise économique et sociale, doit élire son ou sa nouvelle présidente ce week-end. La situation « semble pour le moment profiter à un projet d’extrême droite, incarné par le candidat à la présidentielle Javier Milei, qui met en péril la démocratie », constate Dario Rodriguez.

Javier Milei, économiste de formation et ultralibéral de conviction, est en effet arrivé mi-août en tête...

L’Argentine, en pleine crise économique et sociale, doit élire son ou sa nouvelle présidente ce week-end. La situation « semble pour le moment profiter à un projet d’extrême droite, incarné par le candidat à la présidentielle Javier Milei, qui met en péril la démocratie », constate Dario Rodriguez.

Javier Milei, économiste de formation et ultralibéral de conviction, est en effet arrivé mi-août en tête des « élections primaires présidentielles », qui font office de pré-premier tour. Et propose des remèdes chocs face à l’inflation, mais dont les effets sont loin d’être garantis. Les mesures prônées par le candidat pourraient même aggraver la situation, alors que l’inflation est déjà hors de contrôle.

En France, l’inflation a probablement atteint son pic au début de l’année. En avril, elle s’élevait à 6,3 %. Depuis, les prix continuent d’augmenter, mais moins rapidement. Il n’empêche, depuis maintenant deux ans, l’inflation charrie avec elle son lot de difficultés.

Certains sont obligés de se priver de denrées essentielles quand d’autres, sans en arriver là, voient tout de même leur pouvoir d’achat s’éroder considérablement car les salaires ne progressent pas autant que les prix.

En Argentine, les ordres de grandeur sont différents et donnent le vertige : l’inflation dépasse en effet les 100 %. Cela signifie que les prix ont plus que doublé en un an.

« L’inflation est désormais hors de contrôle et menace les équilibres de la société argentine », affirme Dario Rodriguez, maître de conférences à la Sorbonne en civilisation hispano-américaine.

« Avec de tels niveaux d’inflation, des épiceries ouvrent chaque jour un peu plus tard que prévu afin de refaire toutes leurs étiquettes de prix », décrit Mylène Gaulard, économiste et maîtresse de conférences à l’université de Grenoble.

Paradoxalement, alors que le taux de pauvreté pourrait dépasser 40 % cette année (contre 36,5 % début 2022), les files d’attente s’allongent dans les restaurants. Car pour ceux qui peuvent encore en profiter, il vaut mieux ne pas attendre demain que les plats et les boissons soient encore plus chers.

Pour la population argentine, cette situation est loin d’être inédite.

« Le pays vit depuis plusieurs décennies une situation d’inflation chronique en raison d’un manque de confiance généralisé dans la monnaie nationale, le peso, alimenté par le souvenir des tragédies monétaires passées », résume Jean-Jacques Kourliandsky, directeur de l’observatoire de l’Amérique latine de la Fondation Jean-Jaurès.

Lors de la transition démocratique argentine au début des années 1980, l’inflation avait par exemple dépassé les 4 000 %. « Résultat, les Argentins convertissent leurs pesos en dollars dès qu’ils le peuvent. Ils savent que cela érode la valeur de leur monnaie, donc alimente l’inflation, mais ils n’ont pas d’autre choix. C’est, pour beaucoup, la seule manière de sécuriser un peu d’épargne », explique Mylène Gaulard.

L’inflation atteint aujourd’hui des niveaux qui n’avaient plus été observés depuis 1991. Résultat, la situation économique est au cœur des débats qui animent la course à l’élection présidentielle dont les résultats seront connus le 22 octobre (en cas de victoire dès le premier tour) ou le 19 novembre (en cas de second tour).

Cherche dollars désespérément

La situation économique est au cœur des débats qui animent la course à l’élection présidentielle

Sur le plan économique, deux stratégies pour tenter d’endiguer l’inflation se sont succédé au gré des alternances politiques depuis la crise des années 2000.

D’un côté, celle incarnée par Mauricio Macri, président entre 2015 et 2019, qui a fait de la libéralisation complète des capitaux et de la suppression du contrôle des changes son mantra. Devant la fuite massive de capitaux étrangers et la chute du peso qui s’est ensuivie, Macri a fait volte-face et a contracté en 2018 un nouvel emprunt auprès du Fonds monétaire international (FMI), contre l’avis de la population.

Sous la présidence à la fois des époux Kirchner (qui se sont succédé au pouvoir entre 2003 et 2015) puis d’Alberto Fernandez (depuis 2019), les péronistes ont, quant à eux, tenté d’éviter de déprécier le peso en accumulant des réserves importantes en dollars. Objectif : les vendre à échéances régulières sur le marché des changes pour acheter de la monnaie argentine, et ainsi doper son cours.

Pour fonctionner, une telle stratégie monétaire nécessite toutefois des rentrées de dollars importantes dans le pays. Et cette manne a justement tendance à se tarir depuis quelques mois, expliquant la poussée d’inflation actuelle. Le ralentissement économique de la Chine, deuxième importateur de produits argentins derrière le Brésil, est par exemple particulièrement pénalisant pour Buenos Aires, qui lui vend de nombreux produits agricoles (viande, soja, orge, poisson).

S’y est ajoutée une sécheresse historique qui a largement affecté la dernière saison de récoltes. L’Argentine, dont les exportations sont composées pour plus de la moitié de produits agricoles, était déjà très vulnérable face aux variations de prix sur les marchés mondiaux. Elle l’est de plus en plus face aux épisodes climatiques extrêmes amenés à se multiplier.

Selon l’Institut national de la statistique (Indec), les montants des exportations argentines de soja et de maïs ont chuté d’environ 35 % entre début 2022 et début 2023, empêchant donc la banque centrale d’accumuler autant de précieux billets verts que prévu.

A cela s’ajoute la baisse mécanique du montant des taxes sur les exportations qui représentaient, en 2021, 20 % des impôts collectés par l’Etat. Et aussi un phénomène de rétention des dollars détenus par les entreprises agro-exportatrices. Habituel en Argentine, ce phénomène tend à s’accentuer en période de crise.

« Les exportateurs, qui reçoivent des dollars après avoir vendu leurs marchandises, exigent des pouvoirs publics un taux de change plus intéressant que le taux officiel, qui ne reflète plus la valeur réelle de la monnaie », explique Bruno De Moura Fernandes, responsable de la recherche macroéconomique chez Coface.

Officiellement, un dollar vaut 350 pesos argentins, tandis qu’au marché noir il atteint plus de 700 pesos.

« S’ils n’obtiennent pas un meilleur taux que l’officiel, les exportateurs ont tendance à reporter leurs ventes pour attendre de profiter d’un taux plus favorable, ce qui prive l’Etat de précieuses rentrées de devises », complète Mylène Gaulard.

Résultat, à plusieurs reprises cette année (septembre 2022 et mars 2023), le gouvernement a accédé à leur demande et proposé un « dollar agro » se rapprochant un peu plus du cours du marché noir. Réservé au soja dans un premier temps, il a été élargi au maïs au mois de juillet.

« En plus du taux de change officiel, une vingtaine de taux de change sectoriels ont été créés par le gouvernement, précise Jean-Jacques Kourliandsky. Cela permet de procéder à des dévaluations déguisées pour certains secteurs, et ainsi de retarder une nouvelle dévaluation générale, qui viendrait nourrir l’inflation. »

« L’extrême droite radicalise de plus en plus son discours pour attirer une partie des électeurs désemparés par la crise » – Dario Rodriguez, maître de conférences

La dernière, intervenue à la mi-août, a réduit la valeur du peso argentin de 18 %. « Nous ne disposons pas encore de données récentes sur les inégalités, mais ces dernières risquent d’augmenter du fait de la concentration de plus en plus forte de la détention de dollars », estime Mylène Gaulard.

Sur le front de l’emploi, le maintien du taux de chômage sous les 7 % masque le fait que de plus en plus de travailleurs se déportent sur le marché informel, c’est-à-dire décident de travailler sous les radars de l’Etat pour économiser le paiement des cotisations.

Certaines aides sociales ont bien été accordées sous le gouvernement sortant, notamment pour les retraités et les bénéficiaires de l’aide alimentaire, mais elles sont rapidement grignotées par l’inflation.

Idem pour les augmentations de salaires consenties par les employeurs après des grèves éparses.

« Tous les mois, des manifestations rassemblent quelques milliers de personnes dans les grandes villes du pays, note Mylène Gaulard. Mais il n’y a pas aujourd’hui de mouvement social organisé sur la question du coût de la vie. »

L’extrême droite aux portes du pouvoir ?

De son côté, « Milei radicalise de plus en plus son discours pour attirer une partie des électeurs désemparés dans cette période de crise, et qui viennent s’ajouter à sa base électorale réactionnaire », ajoute Dario Rodriguez.

Pour vaincre l’inflation, Milei a une solution : supprimer la monnaie nationale et ne maintenir que le dollar, comme l’ont fait plusieurs pays du continent, dont principalement l’Equateur depuis 2000. Mais est-ce si simple ?

« Comme la banque centrale argentine dispose de très peu de réserves en dollars, le taux de change qui serait appliqué en cas de dollarisation intégrale serait a priori très défavorable au peso, ce qui risque à court terme d’entraîner une hausse considérable de la pauvreté », avertit Bruno De Moura Fernandes.

Par ailleurs, une telle décision rendrait l’Argentine dépendante de la politique monétaire des Etats-Unis, c’est-à-dire du niveau auquel la Réserve fédérale fixe les taux d’intérêt, alors que l’activité économique des deux pays ne suit pas forcément les mêmes cycles.

Face à Javier Milei, « la candidate de la droite républicaine Patricia Bullrich se situe, sur le plan économique, dans la continuité du gouvernement Macri, tandis que Sergio Massa, actuel ministre de l’Economie et de centre gauche, défend un nouveau modèle productif basé sur la capacité d’achat des catégories populaires », résume Dario Rodriguez.

Concrètement, le ministre-candidat veut réduire l’impôt sur le revenu des classes populaires et, au contraire, supprimer diverses réductions d’impôts accordées aux entreprises. Il entend également développer le secteur industriel, qui représente aujourd’hui 18 % du produit intérieur brut (PIB) argentin, pour exporter des produits à plus forte valeur ajoutée, notamment dans le secteur agro-industriel et minier. Le chantier est aussi ancien que titanesque.

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Argentine : l’inflation mène l’extrême droite aux portes du pouvoir

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20.10.2023

Au cœur des débats qui animent la course à l’élection présidentielle du 22 octobre, la situation économique du pays fait ressurgir le spectre d’une crise sociale majeure. Et pourrait bénéficier à un candidat d’extrême droite.

L’Argentine, en pleine crise économique et sociale, doit élire son ou sa nouvelle présidente ce week-end. La situation « semble pour le moment profiter à un projet d’extrême droite, incarné par le candidat à la présidentielle Javier Milei, qui met en péril la démocratie », constate Dario Rodriguez.

Javier Milei, économiste de formation et ultralibéral de conviction, est en effet arrivé mi-août en tête...

L’Argentine, en pleine crise économique et sociale, doit élire son ou sa nouvelle présidente ce week-end. La situation « semble pour le moment profiter à un projet d’extrême droite, incarné par le candidat à la présidentielle Javier Milei, qui met en péril la démocratie », constate Dario Rodriguez.

Javier Milei, économiste de formation et ultralibéral de conviction, est en effet arrivé mi-août en tête des « élections primaires présidentielles », qui font office de pré-premier tour. Et propose des remèdes chocs face à l’inflation, mais dont les effets sont loin d’être garantis. Les mesures prônées par le candidat pourraient même aggraver la situation, alors que l’inflation est déjà hors de contrôle.

En France, l’inflation a probablement atteint son pic au début de l’année. En avril, elle s’élevait à 6,3 %. Depuis, les prix continuent d’augmenter, mais moins rapidement. Il n’empêche, depuis maintenant deux ans, l’inflation charrie avec elle son lot de difficultés.

Certains sont obligés de se priver de denrées essentielles quand d’autres, sans en arriver là, voient tout de même leur pouvoir d’achat s’éroder considérablement car les salaires ne progressent pas autant que les prix.

En Argentine, les ordres de grandeur sont différents et donnent le vertige : l’inflation dépasse en effet les 100 %. Cela signifie que les prix ont plus que doublé en un an.

« L’inflation est désormais hors de contrôle et menace les équilibres de la société argentine », affirme Dario Rodriguez, maître de conférences à la Sorbonne en civilisation hispano-américaine.

« Avec de tels niveaux d’inflation, des épiceries ouvrent chaque jour un peu plus tard que prévu afin de refaire toutes leurs étiquettes de prix », décrit Mylène Gaulard, économiste et maîtresse de conférences à l’université de Grenoble.

Paradoxalement, alors que le taux de pauvreté pourrait dépasser 40 % cette année (contre 36,5 % début 2022), les files d’attente s’allongent dans les restaurants. Car pour ceux qui peuvent encore en profiter, il vaut mieux ne pas attendre demain que les plats........

© Alternatives Économiques


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