BIFURCATION SOCIALE ET ECOLOGIQUE - CONTRIBUTION 3 / L’économie politique r... |
Le travail de l’historien consiste à interroger les récits dont nous avons hérité, et plus particulièrement en ce qui me concerne puisque je suis moderniste, le récit de la « Modernité » qui organise nos représentations politiques. Souvent, d’autres récits sont possibles (des bifurcations sont possibles) qui peuvent modifier en profondeur nos représentations de cette « Modernité » et donner de nouvelles perspectives à notre présent.
C’est par exemple ce que fait Nathan Wachtel en 1971 lorsqu’il s’intéresse à La Vision des vaincus, c’est-à-dire à la vision des Indiens du Pérou face à la conquête espagnole au XVIe siècle, un travail historique qui change notre regard sur le mythe de la « découverte de l’Amérique ». Pour sa part, Kenneth Pomeranz a déplacé le récit européocentré de l’industrialisation en le regardant depuis la Chine dans La grande divergence (2000). Pour prendre un dernier exemple plus directement lié à mon propos, Quentin Skinner cherche à comprendre ce qu’était La liberté avant le libéralisme (1998), c’est-à-dire avant que l’idéologie libérale n’en fasse sa chose. Skinner propose de chercher dans le passé (en l’occurrence chez les républicains anglais du XVIIe siècle) ce qui nous permet de mettre à distance nos croyances et de les interroger. Il suggère en particulier d’en exhumer des principes que nous avons oubliés et des questions que nous ne posons plus, mais grâce auxquels il serait possible de reconsidérer ce que nous en pensons. Ici, l’historien est comme le chiffonnier de Walter Benjamin « qui soulève au bout de son bâton les débris de discours et les haillons de langage » qui traînent dans les poubelles de la « Modernité »[1] . De la même manière, la façon dont un certain nombre d’historiens-chiffonniers racontent aujourd’hui la Révolution française constitue une bifurcation par rapport au récit de la « Modernité » dans lequel elle s’inscrit et dont elle est un jalon fondamental, au même titre que la « découverte de l’Amérique ».
Nous verrons, à grands traits, que cette bifurcation donne de la visibilité à une économie politique républicaine qui a longtemps été invisibilisée (1). Celle-ci permet d’interroger la notion de propriété – et l’idéologie propriétaire qui lui est associée – (2), et de penser sa régulation en fonction de normes républicaines que nous avons perdues de vue (3). Contre le capitalisme émergeant à la fin du XVIIIe siècle, cette économie politique républicaine porte une idée de la république, démocratique et sociale, très éloignée de la république que nous connaissons aujourd’hui, et dont nous pourrions faire usage puisque son cadre institutionnel est toujours le nôtre, celui de la Déclaration des droits de 1789[2].
1- Cette bifurcation par rapport au récit standard de la « Modernité » permet en effet de mettre au jour les principes d’une économie politique républicaine, portée par le mouvement populaire et ses représentants, mise en œuvre par la Montagne entre 1793 et 1794 (l’an II de la République).
Cette économie politique républicaine a longtemps été mal comprise parce qu’elle ne rentre pas dans nos modèles, forgés aux XIXe et XXe siècles. Ces modèles portés par le « libéralisme » et le « socialisme », les deux grandes idéologies qui ont guidé nos constructions politiques pendant deux siècles, nous conduisent à penser l’économie à partir du marché ou de l’État. Le marché renverrait à la liberté et l’État à l’égalité. Or, ces interprétations fondées sur l’antagonisme de la liberté et de l’égalité, ou du marché et de l’État, ne permettent pas de comprendre la spécificité de cette économie politique, parce qu’elle échappe à ces........