BIFURCATION SOCIALE ET ECOLOGIQUE - CONTRIBUTION 1 / Pour une éthique envir...

Mon dernier livre, « La vie a-t-elle une valeur ? » part d’une inquiétude face à l’inflation de la notion de « vivant » dans le débat public sur l’écologie.

Dans la « pensée écologique dominante », ce concept a pris le pas sur tous les autres (nature, environnement) : « manières d’être vivant », « beauté du vivant », « primauté du vivant », « vivants parmi le vivant », « à la rencontre du vivant », « quel vivant pour demain », « gardiens du vivant », « agir pour le vivant », et évidemment, « nous les vivants ». Même Jean-Luc Mélenchon y va de son « il s’agit de voter pour un autre futur, respectueux de toute personne humaine et du vivant dans son ensemble. »

« Défendre le vivant » est peut-être un objectif louable mais il est extrêmement restrictif pour un défenseur de l’environnement. Qu’en est-il des éléments naturels, comme l’eau ou l’atmosphère, et qui ne sont pas vivants ?

Le concept de vivant est généralement porteur d’une idéologie biocentriste, selon laquelle il faut défendre le vivant et tous les vivants sans discrimination et souvent même sans hiérarchie. La vie des vivants aurait, comme on dit, une valeur intrinsèque, indépendamment de sa valeur pour l’être humain. Jadis, certaines des pensées les plus influentes de l’écologie politique, celle d’André Gorz, en France (Écologie et politique, 1975), ou celle de Hans Jonas en Allemagne (Le Principe responsabilité, 1979) étaient humanistes et anthropocentrées. L’impératif formulé par Jonas était : « Agis de telle façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur Terre ». Selon le biocentrisme dominant, c’est l’inverse : contre les méfaits commis par « les humains », il faudrait défendre et sauver le « vivant ».

Le concept a en fait un avantage paradoxal. Il permet de faire le pont entre deux types d’éthiques aux principes opposés et aux conséquences contradictoires : les éthiques animales et les éthiques environnementales. Le concept de « vivant » permet de mettre la poussière de leurs conflits sous le tapis. « L’éthique animale » est la réflexion sur la bonne conduite à tenir vis-à-vis des bêtes – une interrogation aussi ancienne que la philosophie elle-même. « L’éthique environnementale » est une réflexion typiquement contemporaine née de la prise de conscience des crises écologiques. Ces éthiques sont également nécessaires mais elles sont inconciliables.

En effet, toute « éthique animale » est centrée sur les individus. Sa question centrale est : comment améliorer, voire changer radicalement, le sort, le bien-être, la vie, la mort, des animaux (lesquels) ? Elle s’appuie sur l’idée que la souffrance des animaux est un mal absolu : il faut donc l’annihiler ou la réduire. L’éthique environnementale est centrée sur les ensembles de vivants quels qu’ils soient (elle est « holistique ») : elle concerne les rapports des espèces entre elles et à leur milieu, quel que soit le niveau de complexité de ces espèces (micro-organismes, champignons, plantes, animaux) et quel que soit ce milieu, l’eau, l’air, la terre, le sous-sol. Sa question centrale est : comment lutter contre la dégradation accélérée de l’environnement, maintenir l’équilibre et la richesse des écosystèmes voire de la biosphère ? De ce point de vue, ni la souffrance, ni la mort ne sont des maux à proprement parler : la sensibilité à la douleur de certaines espèces animales dotées d’un système nerveux central, est considérée comme un avantage adaptatif et non un mal en soi. Quant à la vie et la mort des organismes individuels, elles sont tenues pour des conditions de l’équilibre des écosystèmes, notamment à travers les réseaux alimentaires et les modes de transmission génétique. Une vie sans mort empêcherait le développement de la vie. Voilà pour les principes opposés des deux éthiques.

Il en va de même des conséquences. Par exemple, il faut parfois réintroduire des populations de prédateurs pour rétablir la santé écologique des grandes réserves animalières ou de certains parcs régionaux ; et il a fallu à l’Australie, pendant un siècle et demi, des efforts considérables pour se débarrasser des centaines de millions de lapins proliférant sur son territoire, introduits accidentellement au milieu du XIXe siècle, et dont la reproduction incontrôlable saccageait le pays, allant jusqu’à menacer le........

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