Gorz contre lui-même ?
Les Éditions Gallimard ont eu la bonne idée de publier une deuxième édition du livre d’André Gorz L’immatériel. Connaissance, valeur et capital, paru en 2003 chez Galilée. La présente paraît en 2026 dans la collection Folio-Essais. Elle est préfacée par Christophe Fourel et Cédric Vilani et préparée à partir des archives de l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine[1].
Quand on a lu il y a plus de vingt ans la première édition, on relit avec plaisir celle-ci et on constate la continuité d’une réflexion avant-gardiste de l’auteur jusqu’à sa disparition, mais qui intègre nombre d’éléments caractérisant l’évolution du capitalisme, notamment celle entraînée par la révolution numérique dont Gorz n’avait vu que les premiers indices mais dont il avait compris les principales conséquences à venir sur le travail et l’appropriation des rentes par une oligarchie financière. Les deux appendices annexés à cette édition donnent à voir comment Gorz intégrait ces transformations : l’un est la reprise d’un entretien « Économie de la connaissance, exploitation des savoirs », accordé à Multitudes (n° 15, hiver 2004, p. 205-216) et mené par Carlo Vercellone et Yann Moulier-Boutang ; l’autre « Penser l‘exode de la société du travail et de la marchandise » est repris de Multitudes (vol. 2, n° 50, juin 2007, p. 95-106).
André Gorz a toujours inscrit ses réflexions dans la perspective de l’émancipation individuelle, en se plaçant sous une double inspiration : marxienne et sartrienne. Donc à la fois critique radicale du capitalisme et aspiration à la liberté et à l’autodétermination du sujet. Il est bien compréhensible que, le capitalisme ayant connu des bouleversements structurels profonds dans le dernier quart du XXe siècle et le début du XXIe, Gorz se soit penché sur les transformations subies par le travail. Sa thèse réactualise une intuition de Marx dans les Manuscrits de 1857-1858 dits Grundrisse, selon laquelle la connaissance devient progressivement une force productive de plus en plus essentielle pour la production de richesse et/ou de valeur (j’y reviendrai). Gorz en voit une première conséquence dans l’avènement de ce qu’il appelle le « travail immatériel », dont la principale caractéristique est que le travailleur doit se produire lui-même pour répondre aux nouvelles exigences de la marchandisation capitaliste.
Gorz soulève aussitôt une première contradiction de la valorisation capitaliste : les connaissances, les savoirs, la « production de soi » n’ont pas de valeur marchande a priori et leur diffusion peut se faire à coût quasiment nul, sauf si une appropriation vient en interdire l’usage libre pour permettre de capter des rentes. La création de valeur échapperait ainsi à la loi de la valeur recouvrant le travail socialement nécessaire à la production, puisque cette production s’est éloignée des ateliers pour se loger dans les externalités positives du General intellect de Marx. La deuxième édition de son livre s’ouvre ainsi : « En faisant des différentes formes de la connaissance la principale force productive, la révolution informationnelle a mis en branle des transformations qui mettent en crise les catégories fondamentales de l’économie politique » (p. 23). On reconnaît là une idée avancée par les théoriciens du capitalisme cognitif, que Gorz a contribué pour sa part à nourrir[2]. Le premier problème soulevé par ce diagnostic est qu’il cible d’abord une crise des catégories de l’économie politique et non pas une (ou la) crise du capitalisme. Disons de suite qu’une analyse de celle-ci viendra, mais plus loin.
Quelles sont alors ces catégories de l’économie politique qui seraient en crise ? En premier lieu, et c’est par lui que débute l’ouvrage de Gorz, il y a le travail. Parce que « l’informatisation de l’industrie tend à transformer le travail en gestion d’un flux continuel d’informations » et parce que « l’opérateur doit "se donner" ou "s’adonner" de manière continue à cette gestion des flux, il a à se produire comme sujet pour l’assumer » (p. 37), le travail est devenu, selon Gorz, immatériel. Ce travail immatériel a pris le relais du travail de production matériel « mesurable en unités de produit par unité de temps », mais auquel les étalons de mesure classiques ne sont plus applicables » (p. 33). Gorz voit certainement juste sur l’importance prise par la connaissance comme force productive, également sur l’obligation de « s’adonner » pour « se produire soi-même », c’est-à-dire devenir « entrepreneur de soi », tous points qu’avait bien anticipés Marx et qui caractérisent le capitalisme d’aujourd’hui. Mais un doute s’installe quand Gorz définit le travail immatériel par les services immatériels : « La fourniture de services, le travail immatériel, devient la forme hégémonique du travail » (p. 38). « Le retour du travail comme prestation de services » (p. 38) ne démontre pas que le travail soit immatériel. En effet, rien n’autorise à assimiler le résultat d’une activité à l’activité elle-même. Les services sont immatériels, mais le travail pour les produire est toujours une dépense matérielle d’énergie physique et mentale. Implicitement, d’ailleurs, Gorz n’en convient-il pas puisque « c’est le retour du travail comme prestations de services » (p. 38) ? Il ajoute plus loin : « Cette vision [néolibérale de l’avenir du travail] ignore la précarité, la discontinuité, les aléas qui pèsent désormais sur tout travail : sur le travail salarié aussi bien que le travail dit indépendant. » (50). En somme, la connaissance et sa « force productive » n’existent que parce que et tant qu’elle est portée par les travailleurs, ou, dit dans les termes de Marx au sein des Grundrisse, la connaissance est incarnée dans la force de travail.
Par conséquent, la recherche par Gorz d’une autre définition de l’exploitation de la force de travail doit être examinée. L’extorsion d’un surtravail « n’est plus pertinente, dit-il, quand le travail n’est plus mesurable en unités de temps » (Appendice 1, p. 183). Je soutiens l’idée que cette thèse fait partie des impasses de la théorie marxiste traditionnelle et que Gorz malgré ses dires n’a pas abandonnée. Jamais la plus-value sociale n’a été mesurée a priori en unités de temps car elle ne peut pas l’être immédiatement, mais simplement après coup. Et ceci parce que la « réalisation » de la plus-value est toujours monétaire. Autrement dit, elle est l’expression de l’équivalent monétaire de la fraction de la valeur ajoutée socialement validée qui échappe aux travailleurs[3]. Et cela est vrai quels que soient la nature du travail, ses modalités et ses supports matériels ou culturels. Le fait que les entreprises capitalistes s’approprient le travail pour en faire un « capital humain à valoriser » ne change pas la nature du rapport d’exploitation fait de subordination, de domination et d’aliénation de soi, sous couvert de « production de soi ».
Après le travail et la plus-value, la troisième catégorie de l’économie politique jugée obsolète par Gorz est la valeur, au sens de la valeur-travail. « Les produits de l’activité sociale ne sont plus, principalement, du travail cristallisé mais de la connaissance cristallisée. […] La valeur d’échange des marchandises, matérielles ou non, n’est plus déterminée en dernière analyse par la quantité de travail social qu’elles contiennent mais, principalement, par leur contenu de connaissances,........
