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L'impossible vérité sur l'assassinat de trois Kurdes à Paris

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12.01.2017

L'assassinat de trois militantes kurdes, à Paris en janvier 2013, s'inscrit dans la longue tradition des crimes politiques impunis où la raison d'Etat l'emporte sur la justice. Cette fois-ci, il aurait pourtant pu en être autrement.

Comme chaque 9 janvier depuis quatre ans, un groupe de Kurdes se recueillait lundi devant le 147 rue Lafayette, dans le 10ème arrondissement de Paris. Mais cette fois-ci, à la différence des années précédentes, un sentiment de gâchis, de culpabilité et de colère se mêle au chagrin et à l’amertume des familles, amis, camarades et avocats rassemblés.

Car le procès qui devait commencer dans deux semaines pour rendre enfin justice aux trois militantes kurdes assassinées au premier étage de cet immeuble n’aura pas lieu. Le suspect de l'assassinat est décédé à la mi-décembre à la Salpêtrière.

- «Police secours.

- Oui, bonjour, je vous appelle car il y a un gros problème au 147, rue d’Lafayette.

- Qu’est ce qui se passe là-bas?

- J’avais une collègue qui répondait pas, là je suis rentré, elle est dans un bain de sang.»

Nous sommes dans la nuit du 9 au 10 janvier 2013 au bureau d’information parisien du Kurdistan, dans le 10ème arrondissement. Murat Polat vient de découvrir les corps sans vie de sa camarade kurde, Fidan Dogan et de deux autres militantes du PKK. Toutes trois ont été exécutées méthodiquement de trois balles dans la tête, Fidan a reçu en outre une balle dans la bouche. Pas de désordre dans la pièce pourtant, ni traces de bagarre.

Ces trois femmes kurdes sont abattues en milieu de journée alors qu’à 3.000 kilomètres de là s’ouvrent des discussions entre Abdullah Öcalan, le leader du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) emprisonné depuis 15 ans, et les autorités turques.

Sakine Cansiz, l’une des victimes, est une «historique» du PKK, passée par la redoutable prison de Diyarbakir. Proche d'Ocalan, elle a été l'une des fondatrices du parti, du temps où, dans les années 80, débute la lutte armée contre l’Etat turc et pour l’indépendance d’un Kurdistan marxiste et révolutionnaire. La «sale guerre» n’a pas cessé depuis 1984, elle s'est même amplifiée ces derniers mois avec de nombreux attentats. En plus de trente ans, elle aurait causé la mort de quelque 40.000 personnes, civils et militaires.

Fidan Dogan, quant à elle, est la responsable de l’antenne officieuse du PKK à Paris et Leyla Saylemez, la troisième, la responsable des branches jeunesse en Europe du PKK. Ce mouvement interdit en Turquie est inscrit dans la liste des organisations terroristes en Europe et aux Etats-Unis, mais sa branche syrienne, soutenue entre autres par les Etats-Unis et la France, se bat actuellement contre les djihadistes de l’Etat islamique.

L’assassinat est l’oeuvre d’un «familier» et d’un «professionnel», disent les experts. De fait, l’auteur présumé de ce triple assassinat est au premier rang des militants accourus au pied de l’immeuble où a eu lieu le crime, comme le montre le reportage que TF1 a consacré à cette affaire. Il s’appelle Ömer Güney. Il est le chauffeur et l’homme à tout faire des victimes.

«Soyez assurés de la détermination des autorités françaises de faire la lumière sur cet acte», déclare Manuel Valls, alors ministre de l’intérieur, après s’être rendu sur les lieux et avoir vu les trois corps. Un engagement qu’il réitère devant Selahattin Demirtas, le co-président du Parti démocratique du peuple (HDP, gauche, autonomiste kurde).Ce dernier aurait-il demandé au ministre que l’instruction ne soit pas confiée au juge Thierry Fragnoli, parfois surnommé la «bête noire des Kurdes»? En tout cas, c'est la juge Jeanne Duyé qui va mener l’enquête. Alors même qu'en septembre 2013, son ordinateur lui est volé à son domicile lors d’un étrange cambriolage, la magistrate a bien travaillé, s'accordent à dire plusieurs personnes proches du dossier.

D’autant que les autorités turques ont, quant à elles, refusé de répondre aux demandes de la justice française.

«La commission rogatoire adressée aux Turcs n’est jamais revenue, explique, à Slate.fr, Sylvie Boitel, l’un des quatre avocats représentant les familles des victimes. Les Turcs voulaient obtenir nos informations. En échange des leurs, ils demandaient que la juge d’instruction leur donne les éléments contenus dans ses dossiers».

En revanche, cette dernière a bénéficié d’une aide inattendue. Quelques mois après le triple assassinat, un enregistrement audio d’une conversation entre Ömer Güney et des agents des services secrets turcs (MIT), ainsi que des notes de ces mêmes services, sont mis en ligne anonymement. «C’est le genre de documents qu’un journaliste ne peut espérer obtenir qu’au terme de dix années d’une enquête acharnée», commente Sylvie Boitel, «là, cela nous a été servi sur un plateau, au bout d’un an à peine». La divulgation de ces documents doit peut-être beaucoup à la guerre intestine qui commence à agiter l’appareil d’Etat turc et à la volonté des anciens alliés du premier ministre Recep Tayyip Erdogan de le faire tomber. Elle a été d’un apport inestimable pour l’enquête même si ces documents sont loin d'avoir révélé tous leurs secrets.

A l’issue de l’instruction, Ömer Güney est soupçonné d'avoir «volontairement» donné la mort aux trois militantes kurdes. Et l’auteur présumé d’homicides avec préméditation «en relation avec une entreprise individuelle ou collective ayant pour but de troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur»; il devait comparaitre à partir du 23 janvier 2017 devant la Cour d’Assises spéciale de Paris.

La circonstance aggravante terroriste a été retenue. L’assassin aurait agi «à la demande d’individus se trouvant en Turquie et possiblement liés au service de renseignements turc». Autrement dit, la justice française possède un coupable qui proclame pourtant son innocence, et elle soupçonne les autorités turques d’en être les commanditaires.

Mais le 13 décembre 2016, Ömer Güney est transporté d’urgence de la prison de Fresnes à la Salpêtrière. Depuis longtemps atteint d’un cancer du cerveau, il a été contaminé par la légionellose et décède d’une.....