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Dans les Alpes, la neige artificielle menace l'eau potable

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21.01.2019

Dans les Alpes, le réchauffement des températures, estimé entre 1,6°C et 2,2°C depuis 1950, s’est accéléré depuis la fin des années 1980, entraînant la fonte des glaciers et la diminution de l’enneigement au sol, à raison de vingt cinq jours de moins par an, en moyenne.

Au début des années 2010, le Conseil général de l’Isère finance à hauteur de 100 000 euros les travaux de restructuration d’une piste de ski au sein de la station de sports d’hiver de Chamrousse. La communauté de communes du Grésivaudan, à laquelle appartient Chamrousse, a pour sa part accordé à ces mêmes travaux une subvention de 450 000 euros.

Dépassant les 10 millions d’euros, le coût des aménagements, justifié par l’objectif de « diversifier et rajeunir sa clientèle », provoque en juillet 2016 une pollution des sources qui alimentent Chamrousse et plusieurs communes voisines en eau potable. La consommation de l’eau du robinet est interdite durant une semaine.

Cette même année 2016, nullement rebutée par l’incident, la société des remontées mécaniques de Chamrousse investit à nouveau pour sa part plus de dix millions d’euros pour procéder à de nouveaux travaux de grande ampleur dans le secteur dit « du Recoin ». Sont prévus terrassements, défrichage, construction de bâtiments etc., dans une zone située, pour l’essentiel, dans les périmètres de protection immédiate et rapprochée des sources de Fontfroide, qui alimentent en tout ou partie les habitants de cinq communes, dont celles d’Herbeys.

Alors que la station compte d’ores et déjà deux « retenues collinaires » (voir plus bas), le lac des Vallons et la Grenouillère, chacune d’une capacité de 45 000 mètres cubes, elle envisage la construction d’une troisième retenue, dans le secteur de Roche Béranger, qui doublerait à elle seule la capacité de stockage.

Ce nouveau projet pharaonique, soutenu par la Caisse des dépôts et consignations, risque à nouveau d’impacter les sources qui fournissent de l’eau potable, voire d’engendrer un nouvel épisode de pollution. Car la retenue doit permettre l’alimentation de canons à neige implantés tout au long de la piste olympique, jusqu’au périmètre de protection rapprochée des captages, le tout comportant des infractions caractérisées à un autre arrêté préfectoral datant de 2009.

Or, les sources alimentant ces retenues sont protégées par un arrêté de Déclaration d’utilité publique (DUP) de 1995, auquel la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (DREAL), la Direction départementale des territoires (DDT) comme l’Agence régionale de santé (ARS) feront à plusieurs reprises référence, pour finalement accorder, à l’unisson, leur aval aux travaux précités… pourtant strictement interdits par la DUP.

En catimini, une enquête publique est menée au pas de charge durant l’été, sans en informer les riverains. Quand ils mesurent la situation, les délais de recours devant la justice administrative sont déjà dépassés.

Prudents, la DREAL et l’ARS s’abstiennent de prendre position lors de la nouvelle enquête publique dont les conclusions sont attaquées en mars 2018 devant le Tribunal administratif par l’Association de sauvegarde des eaux de Casserousse (ASEC), une association de riverains créée pour l’occasion. Deux cent personnes se mobilisent. Leur action paraît d’autant plus légitime que Grenoble-Alpes Métropole, gestionnaire des captages depuis janvier 2015, a fait parvenir à la Commissaire-enquêtrice une note dans laquelle la collectivité exprime ses inquiétudes quant aux répercussions du projet sur la qualité de l’eau potable.

À raison, comme le souligne Jacques Derville, résident de la commune d’Herbeys, et président, de l’ASEC : « En décembre 2016, l’hydrogéologue-agréé mandaté par l’ARS écrivait dans son rapport final consacré aux mesures complémentaires exigées par la pollution persistante des sources : “Cette retenue [la Grenouillère] doit être considérée comme une ressource sensible.” »

L’alimentation de la Grenouillère par les eaux de pluie et de ruissellement est déjà effective, en violation de l’arrêté préfectoral de 2009, des engagements de Chamrousse, et des préconisations de l’hydrogéologue-expert mandaté par l’ARS. Or la commune de Chamrousse a saisi l’opportunité des travaux au Recoin pour attribuer à la Grenouillère un rôle central :
« Le bassin collecte naturellement les ruissellements du secteur ».
« Les eaux stockées dans le bassin de la Grenouillère sont pompées et refoulées vers le lac des Vallons, lequel alimente le réseau d’enneigement artificiel de la station ».
« Le système des eaux pluviales déjà mis en place (...) permettra de diriger la quasi totalité des eaux de ruissellement du Recoin vers le bassin de la Grenouillère ».

Et que nous apprend le compte-rendu du conseil municipal de Chamrousse du 3 octobre 2017, destiné à lever les réserves de la Commissaire-enquêtrice ? Que le dispositif de traitement par phytoépuration n’est pas sûr, d’une part. Que la pollution du bassin risque d’être sévère puisque la commune reconnaît que « la fauche annuelle du filtre pourrait être évacuée suivants (sic) les teneurs accumulés (sic) dans les plantes », d’autre part.

L’eau stockée dans le bassin de la Grenouillère sert donc à fabriquer de la neige de culture, une neige qui sera ensuite dispersée jusqu’au bas de la piste olympique, à l’intérieur du périmètre de protection rapprochée du captage… Les sources se trouvent par conséquent exposées au risque d’une nouvelle pollution, ne serait-ce qu’à l’occasion d’une contamination accidentelle de l’eau utilisée pour la neige artificielle.

Dans un rapport de l’AFFSET daté de 2008, les risques permanents liés à l’usage de la neige artificielle étaient déjà soulignés :

L’association décide aussi d’adresser un « recours hiérarchique » à la ministre de la santé, Mme Agnès Buzin, et demande à M. Olivier Véran, neurologue, député grenoblois LREM et rapporteur général du budget des affaires sociales, de bien vouloir le transmettre au cabinet de la ministre. Contenant des critiques en règle de l’ARS, ce courrier ne quittera jamais Grenoble. Un autre recours, adressé cette fois à M. Nicolas Hulot, tout aussi critique à l’égard des services de l’État, subira le même sort.

Dans le même temps, en réponse à un courrier du député, l’ARS ne craint pas d’affirmer, dans une lettre signée par le préfet, que ce qu’il convient de faire désormais, c’est de... veiller à la bonne application de la DUP de 1995 ! Eu égard aux lenteurs de la justice administrative, les usagers décident dès lors de déposer, à la rentrée 2018, une plainte devant la justice pénale. Pour l’étayer, ils sollicitent la communication des résultats d’analyses effectuées dans la retenue d’eau concernée, dite de la Grenouillère.

Un document révélateur. Il mentionne plusieurs points de prélèvements « dans le lac », en omettant de préciser qu’ils sont effectués à proximité d’un des deux ruisseaux alimentant la retenue, comme le tuyau d’alimentation collectant les eaux de ruissellement du Recoin de Chamrousse, tuyau qui y a été installé en dépit de l’avis négatif de l’hydrogéologue agréé et mandaté par l’ARS elle-même.

Autre étrangeté, ledit rapport mentionne que l’analyse des prélèvements effectués atteste que l’eau est conforme à la « qualité baignade », alors même qu’un panneau bien en évidence au bord de la retenue stipule… que la baignade y est interdite. Et sans compter que les critères de qualité des eaux de baignade n’ont rien à voir avec ceux de l’eau potable.

Là encore, l’ARS n’y trouve rien à redire, et se montre très rassurante, alors qu’un profane voit immédiatement que plusieurs résultats sont « en dehors des clous » et paraissent inquiétants pour la santé publique. Nos usagers découvrent ensuite que les prélèvements effectués à la demande de l’ARS ont en réalité été effectués par un laboratoire privé, mobilisé par Veolia qui gère l’eau potable dans la station.

Début décembre 2018, l’association d’usagers sollicite l’ensemble des acteurs concernés pour organiser une réunion publique dans le village d’Herbeys, afin d’y évoquer les risques de pollution de l’eau par la neige artificielle. Dans les quarante-huit heures qui suivent, l’ARS et les services de l’eau de Grenoble-Alpes-Métropole lui adressent les éléments qu’elle réclamait en vain depuis de longs mois, précisant de surcroît que le nombre d’analyses sera sensiblement augmenté, et porté à… un prélèvement par mois en période de fonctionnement des canons à neige.

En 2016, les stations de ski françaises diffusaient déjà l’équivalent de 600 litres de neige artificielle par seconde pour produire 19 millions de mètres cubes de neige artificielle chaque année. Le procédé est simple : il consiste à expulser de l’eau dans l’air ambiant par l’intermédiaire de canons à neige ou de perches lorsque la température est négative, afin qu’elle se transforme en cristaux de glace avant d’atteindre le sol.

Pour ce faire, l’eau est mise en contact avec des « germes » (1) fabriqués en mélangeant eau et air comprimé. Le liquide va alors se fractionner en micro gouttelettes qui vont rapidement geler. Elles doivent être minuscules, environ 0,5 mm, pour pouvoir geler le plus vite possible. Et ce sont ces cristaux que l’on va mélanger à nouveau avec de l’eau pour la........

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