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Pourquoi supprimer le mot "race" de la Constitution est une grave bourde philosophique

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12.07.2018

L'annonce par Emmanuel Macron du retour du tragique dans l'histoire européenne n'empêche pas les parlementaires français de se vautrer dans le comique. Il est vrai que le Président, pour les distraire, leur a offert la Constitution en joujou. Tel l'enfant qui, devant un beau dessin, ne peut s'empêcher de l'enrichir en le barbouillant, nos députés ont ainsi entrepris d'attaquer le patrimoine juridique républicain à coups d'amendements. Au programme notamment, la suppression du vilain mot "race" de l'article premier de la Constitution -un texte de 1946 qui avait pourtant pour intention de marquer, après l'épisode nazi, l'incompatibilité du racisme avec la conception républicaine de la loi.

Preuve qu'au Parlement aussi le niveau baisse, l'amendement révisionniste a été voté à l'unanimité par la Commission des lois. En 2008, une grande figure de l'ancien monde, Robert Badinter, s'était opposée avec panache, au Sénat, à cette réforme absurde promise alors par le candidat Hollande.

L'entreprise de rectification du vocabulaire juridique (le mot "race" a d'ores et déjà été supprimé des lois françaises en mai 2013) consacre une campagne d'une quinzaine d'années qui demeurera sans doute, au regard des historiens du futur, comme une expression de l'esprit (si l'on peut dire) de notre temps. Elle est une variante française du politicalcorrectness, "cette pratique politique importée d'outre-Atlantique qui ambitionne de moraliser les mœurs en corrigeant le langage.

J'ai relu pour l'occasion l'argumentation développée par Robert Badinter qui, sur le plan de l'intelligence du droit et de ses principes se situe tout de même mille coudées au-dessus des songe-creux (parmi lesquels je crains qu'il ne faille inscrire le président lui-même) qui nous servent aujourd'hui de représentants.

Le principal argument relève de la plus élémentaire logique: la référence à la race est nécessaire pour formuler la prohibition de la distinction fondée sur la race. C'est un argument simple mais imparable: faire disparaître le mot race de l'énoncé des distinctions interdites revient à faire disparaître la condamnation solennelle du racisme par la Constitution. De la nouvelle formulation, en effet, on pourra déduire, au mieux que la condamnation du racisme est moins essentielle que celle des discriminations fondées sur l'origine, la religion ou le sexe, au pire, que les discriminations fondées sur la race seront désormais constitutionnelles (je reviendrai sur ce point à la fin de mon propos).

Afin d'inciter ses collègues parlementaires à éviter une telle bévue, le sénateur Badinter proposait "en guise de pistes pour une réécriture "raisonnable" possible -l'alternative suivante: il pourrait être envisagé de supprimer l'énoncé des distinctions interdites pour ne conserver dans le texte que l'impératif d'assurer "l'égalité devant la loi de tous les citoyens" (en considérant que celle-ci implique nécessairement la prohibition de toutes les discriminations), ou bien de compléter la liste en ajoutant par exemple le sexe et l'orientation sexuelle à l'origine, la race et la religion.

Robert Badinter avançait deux autres arguments: la nécessité de maintenir une cohérence juridique entre textes français et internationaux en matière de condamnation du racisme, et celle de respecter les textes historiques. "On ne peut détacher certains textes solennels et riches de portée de leur origine" assénait-il avec justesse. Ce dernier point me paraît crucial sur le plan politique. Sans leur ancrage dans la chair de l'Histoire, les principes universels "abstraits par essence" n'ont d'autre point d'appui que le ciel des idées.

Le jeunisme -le culte du nouveau, l'arrogance de la "nouvelle........

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