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Mes parents ont été déportés, j'ai échappé à une rafle, et le film "Shoah" de Claude Lanzmann m'a libéré

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12.07.2018

Il est donc possible de faire disparaître six millions d'êtres humains en moins de deux ans! Quand les morts se taisent, les proches, en agonie psychique, ne peuvent pas parler. Les bourreaux s'effacent, on comprend pourquoi. Et les témoins, jamais d'accord, ne sont pas interrogés.

Depuis la guerre on parle de l'extermination des Juifs d'Europe comme si des muets, en agitant leurs mains, s'étaient adressés à des aveugles. De 1942 à 1944, des centaines de milliers d'employés ont travaillé sans relâche à faire disparaître des centaines de milliers de voyageurs, acheminés dans des wagons à bestiaux ou dans des trains de luxe vers la bouche grande ouverte d'un Moloch nommé Auschwitz. On a incendié des villes, on a emmuré des populations entières jusqu'à ce que mort s'ensuive. On a admiré la vitesse à laquelle ces millions de corps sont partis en fumée ou ont été enfouis dans des fosses communes.

Des millions de gens ont participé ou ont assisté à cette incroyable disparition. Des millions de gens savaient alors que d'autres parvenaient à ne pas savoir.

J'avais 7 ans quand la paix est revenue. Mais quand j'ai voulu simplement dire la disparition de ma famille, mon arrestation et mon évasion, ce récit a provoqué l'incrédulité des adultes et quelques éclats de rire pour ma belle imagination. L'impossibilité d'en parler a installé dans mon âme une crypte muette puisque je ne pouvais dire que ce que l'entourage acceptait d'entendre.

Quinze ans plus tard, André Schwartz-Bart a reçu le prix Goncourt pour son livre "Le dernier des Justes" (1959) qui racontait la persécution des Juifs d'Europe depuis le Moyen-âge. L'énorme succès de ce livre a été mon premier apaisement. Les Juifs n'étaient donc pas coupables de ce qui leur était arrivé et grâce à ce livre, la culture parvenait à l'entendre. Je n'ai jamais entendu parler de Primo Levi (Si c'est un homme, 1947), ni de Robert Antelme (L'Espèce humaine, 1947), ni de David Rousset (L'univers concentrationnaire, Prix Renaudot 1946). C'est le témoignage romancé de Joseph Joffo (Un sac de billes, 1973) qui est entré dans les récits qui m'entouraient. Un homme normal, un coiffeur, pouvait donc avoir connu une histoire comparable à la mienne et en parler sans honte. J'ai été heureux du succès du film "Les guichets du Louvre" de Michel Mitrani (1974), qui donnait le beau rôle à un étudiant chrétien qui sauvait une juive de la rafle........

© Le Huffington Post