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À la recherche des souvenirs des attentats du 13 novembre

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09.11.2018

Depuis 2016, une recherche inédite ambitionne d’étudier l’évolution des mémoires individuelles et de la mémoire collective sur les attentats du 13 novembre.

Des chercheurs se relaient pour écouter et consigner les témoignages d’un millier de personnes, dont des centaines de victimes.

Devant la vitrine du Bataclan Café, un an après les attentats, en novembre 2016. / JOEL SAGET/AFP

Fred Dewilde est rescapé du Bataclan (1). Malgré la difficulté de l’exercice, « forcément remuant », il a accepté de raconter son histoire face caméra pour le programme de recherche 13-Novembre. « Une trace restera, elle va être étudiée, on comprendra peut-être ce qui a été vécu ce soir-là… si tant est qu’il y ait quelque chose à comprendre. »

Projet de recherche hors normes, le programme 13-Novembre (2), piloté par l’historien Denis Peschanski et le neuropsychologue Francis Eustache, ambitionne d’enregistrer méthodiquement les mémoires de l’attentat, notamment à travers l’étude 1 000 (lire ci-dessous).

À quatre reprises, durant dix ans, les chercheurs ont prévu d’interviewer un millier de personnes, réparties en quatre « cercles » de volontaires, depuis les victimes les plus exposées (C1) aux témoins les plus éloignés (C4). Une source d’une richesse inédite pour la recherche.

Fred Dewilde fait partie du premier cercle : physiquement indemne, il a passé deux heures dans la fosse de la salle de concert, « dans le sang de quelqu’un d’autre », avant d’y « chercher les copains » : « Il y a des images qui vont me hanter encore un moment, des questions qui restent sans réponse. »

Plongé dans son récit, il a décrit au chercheur qui lui faisait face des scènes qu’il n’avait encore jamais racontées, en tout cas pas à ses proches. « Je me suis autorisé à tout dire, pour le côté historique mais aussi parce que ça restera privé… Je ne peux pas tout garder pour moi », explique-t-il, se souvenant du preneur de son « qui a fini au bord des larmes ».

« Nous laissons les personnes tout à fait libres, c’est le temps de parole du volontaire qui détermine la longueur de l’entretien, confirme Roberto Ticca. Depuis 2016, ce trentenaire a réalisé 80 entretiens autour du 13 novembre, dont certains ont duré plus de quatre heures avec des victimes directes. Un face-à-face éprouvant, à peine distancé par la présence d’une caméra.

Rien ne prédisposait ce sociologue du travail à se plonger dans ce « sujet si dur, si lourd ». Frappé par les événements « comme tous les Parisiens » et formé aux entretiens biographiques, il a néanmoins décidé de s’engager dès le lancement de la recherche, au printemps 2016. Parmi les premières recrues, il a été jugé assez solide pour se confronter, plusieurs mois durant, à la souffrance brute.

À lire : Attentats du 13 novembre : « C’était il y a un an, mais c’est comme si c’était hier »

Pour contenir un peu l’âpreté des émotions, l’interview suit un protocole précis : elle se compose de trois questionnaires de questions ouvertes, entrecoupées d’un minimum de relances. Une organisation au cordeau a aussi été imaginée. Les enquêteurs n’entendent jamais plusieurs volontaires de cercle 1 à la suite. Ils alternent les journées d’entretien et les temps consacrés à l’enrichissement de la base de données. Roberto Ticca, lui, a ses propres astuces : il vante les vertus de « l’humour noir » et celle des massages, qui permettent de relâcher la tension.

Au fil du temps, il est « devenu un professionnel » des entretiens difficiles. Il a appris à libérer la parole des témoins, à les mettre à l’aise, à aborder les souvenirs les plus durs par des chemins de traverse. De sa voix douce, il confie la difficulté à tenir « sans pouvoir planifier de temps de repos à cause des contrats courts, reconduits au dernier moment ». Et une « grande fatigue intellectuelle et physique ».

Du côté des volontaires aussi, le parcours a été minutieusement pensé. Car une double exigence s’est imposée dès le début : rien ne pouvait se faire sans les victimes, rien ne devait non plus leur coûter. En lien constant avec le médiateur, les participants sont conduits en navette au lieu d’enregistrement, où ils sont pris en charge par l’agent de liaison et maquillés par des professionnels.

« À l’aller, on sent l’angoisse dans leur silence, ils sont dans leur tête, dans leurs souvenirs, relate Francis Eustache, qui a pris cette navette avec eux. Au retour, ils parlent beaucoup plus, comme libérés. Même pour ceux qui ont trouvé ça difficile, la catharsis est passée par là. »

Dans le cadre de l’étude 1000, des chercheurs interviewent face caméra un millier de volontaires, des victimes les plus exposées aux témoins les plus éloignés. / MatriceMemory/CNRS

Parfois à leur insu. Florian, présent au Bataclan, a participé aux deux phases d’entretiens vidéo. Il dit ne pas avoir eu de difficultés à raconter sa soirée, mais concède tout de même « avoir pris conscience de certaines choses lors de la phase 2, les questions faisant remonter des choses qui étaient, depuis trois ans, passées au deuxième plan ».

À l’issue du premier entretien, il a aussi accepté de participer au volet biomédical de la recherche, piloté par Francis Eustache, et qui prévoit de faire passer des IRM à 120 victimes pour visualiser les marqueurs neurologiques de la résistance au traumatisme. « Avant l’IRM, il y a beaucoup de questions précises sur notre état de santé, se souvient-il. Cela m’a fait comprendre que ça n’allait pas si bien que ça. J’ai décidé de consulter. »

Entretien : Attentats de novembre : « Les victimes reviennent de loin »

Si le programme n’a aucune visée thérapeutique, permettre aux personnes les plus exposées d’être reçues par l’équipe de neuropsychologues de Francis Eustache s’est imposé........

© La Croix